Pourtant, si elle est aujourd’hui un haut lieu du shopping, la place a une importance historique. Elle a accueilli de nombreuses manifestations, aussi bien durant le Printemps de Prague en 1968 que lors de la Révolution de Velours de 1988. C’est aussi là que le 16 janvier 1969 un étudiant en philosophie, Jan Palach, s’est immolé pour attirer l’attention sur l’occupation de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques. Voici un extrait de la lettre laissée par Jan Palach (merci Radio Prague) :

Puisque nos nations se sont retrouvées au bord du désespoir, nous avons décidé de manifester notre désaccord substantiel avec les concessions faites par le régime devant l’occupant et d’inciter le peuple à ne pas se soumettre. Notre groupe est composé de plusieurs volontaires prêts au sacrifice ultime. J’ai eu l’honneur d’être le premier. Tant que nos revendications, dont la suppression de la censure ne seront pas acceptées, d’autres torches suivront.

Mon premier week-end à Prague, j’avais été surpris de voir un tank devant le Národní muzeum (Musée National), au sud de la place. Présenté comme un des tanks du Pacte de Varsovie qui a envahi la Tchécoslovaquie dans la nuit du 20 au 21 août 1968, il faisait partie de l’exposition “A přijely tanky… Příběhy (Et les tanks arrivent… Histoires”).

Národní muzeum - A přijely tanky

A l’intérieur du Musée, des panneaux et des documents présentaient le « Printemps de Prague », le « Socialisme à visage humain », puis l’entrée des chars soviétique dans Prague et la « Normalisation ». En particulier, de nombreuses copies de journaux montraient le dynamisme de l’activité politique en Tchécoslovaquie. Devant le musée étaient également exposées de nombreuses répliques d’affiches du Printemps de Prague.

Národní muzeum

Une inscription fait référence à Alexander Dubček, premier secrétaire du parti communiste tchécoslovaque en 1968 et auteur du programme d’un Socialisme à visage humain.

Národní muzeum

Plus loin, à Ujezd dans Malá Strana, je m’étais arrêté devant cette sculpture, reproduisant le même homme anéanti. A quelques mètres, un plaque indique que le mémorial aux victimes du communiste est dédié non seulement à ceux qui furent emprisonnés et exécutés mais aussi à ceux dont les vies furent brisées par le despotisme du totalitarisme.

Ujzed

Au printemps dernier, j’avais découpé un article dans le Monde 2, « Cannes 1968. Les oubliés du Festival » (Samuel Blumenfeld, 17 mai 2008). L’article revient sur le festival de Cannes en 1968 et la présence de plusieurs films tchécoslovaques dans la sélection, films qui symbolisent « ce “printemps de Prague” qui fait souffler sur la Tchécoslovquie, depuis le début de l’année, un vent de liberté sans précédent. » Mais Mai 68 interrompt le festival qui devrait consacrer la nouvelle vague tchécoslovaque.

L’article est étrange, il se demande ce qui serait arrivé si la projection des films tchèques n’avait pas été interrompuée par l’annulation du festival. Trois idées principales dans le texte : la difficulté pour les cinéastes concernés de comprendre la situation sur le moment (entre nécessité de projeter les films et soutien aux manifestations), l’idée que la projection des films tchèques aurait pu faire beaucoup et l’impression d’un certain « enfantillage » de la part des cinéastes français. L’article s’appuye sur des propos de Milos Forman :

« Nous nous battions à Prague pour retirer le drapeau rouge. Et à Paris, mes collègues se battaient pour le planter. Il y a là une certaine ironie. […] Pour moi, le totalitarisme gagnait Paris, les étudiants étaient tabassés par la police. De toute façon, vous ne pouvez pas comprendre la situation si vous l’abordez de façon manichéenne. Quelque part, nous avions tout faux. Roman Polanski saisissait mieux ce qui se déroulait. Comme il l’avait dit, Truffaut, Godard et Malle étaient des gamins qui s’amusaient à jouer la Révolution. »

Qu’aurait changé une Palme d’or à un film tchécoslovaque, trois mois avant l’arrivée des chars soviétiques ? Tout, selon Forman. Une telle distinction n’aurait pas fait reculer l’arrivée des chars, mais pour le cinéma du pays et pour son image, elle aurait modifié beaucoup de choses. Avec le recul, Forman voit dans l’initiative d’interrompre le Festival une forme d’enfantillage.

La phrase de Godard prononcée salle Jean Cocteau, ce fameux 18 mai, [le fait parfois rire] : « Il faut brûler toutes les copies. » […] « Enfin, ce n’est pas la première ni la dernière fois que Godard ne comprend rien. » Milos Forman soupire : « Soyons honnêtes, je n’ai rien compris à Mai 68. »